Troubles obsessionnels compulsifs
TOC d’accumulation (syllogomanie)
La thésaurisation pathologique, ou syllogomanie, se caractérise par une difficulté persistante à jeter ou à se séparer d’objets, jusqu’à envahir les espaces de vie.

Nous vivons dans une société de consommation où accumuler des biens est monnaie courante. Mais pour certaines personnes, l’acte de garder, d’entasser et de conserver se transforme en une prison psychologique invisible et étouffante. C’est ce que la médecine appelle la thésaurisation pathologique, plus connue sous le nom de syllogomanie ou de TOC d’accumulation (hoarding).
Le quotidien de Bernard : quand la maison n’est plus un refuge
Bernard a 58 ans. Pour l’observateur extérieur, sa maison semble normale depuis la rue. Mais dès que l’on franchit le seuil, la réalité est tout autre. Le couloir d’entrée est rétréci à un mince sentier d’un demi-mètre de large, bordé de chaque côté par des piles de cartons, de vieux journaux, de prospectus publicitaires et d’appareils électroniques obsolètes.
Dans le salon, les chaises, le canapé et la table basse ont disparu sous un amoncellement hétéroclite de sacs en plastique et de vieux vêtements. Bernard dort désormais sur une toute petite partie de son lit, le reste étant enseveli sous des montagnes de livres. Il ne peut plus cuisiner depuis deux ans : les plaques de cuisson et le plan de travail de sa cuisine sont devenus des zones de stockage pour des récipients vides et des emballages qu’il juge « utiles ». Bernard ressent une souffrance et un déchirement intolérables à l’idée même de jeter un simple catalogue périmé, car il craint d’effacer un souvenir sentimental ou de perdre une information cruciale. Isolé, il n’ose plus inviter personne chez lui par honte, et vit dans la peur constante qu’un voisin ne signale l’encombrement ou qu’un incendie ne se déclare.
Qu’est-ce que la thésaurisation pathologique (syllogomanie) ?
Inscrite dans le DSM-5 parmi les troubles obsessionnels-compulsifs et apparentés, la thésaurisation pathologique se caractérise par des comportements excessifs d’accumulation et de sauvegarde d’objets. Pour poser le diagnostic médical, quatre grands critères cliniques doivent être réunis :
- une difficulté persistante à jeter ou à se séparer d’objets : cette difficulté est durable et concerne n’importe quel type d’objet (journaux, sacs, boîtes, vêtements), indépendamment de leur valeur réelle ou marchande
- une souffrance liée au fait de jeter : la personne conserve ces objets de manière délibérée, en raison d’un besoin ressenti de les garder (valeur esthétique, attachement sentimental ou utilité perçue) et éprouve une détresse intense à l’idée de s’en débarrasser
- un encombrement des espaces de vie active : les objets accumulés envahissent la cuisine, la chambre, le salon ou la salle de bain, compromettant gravement leur fonction première (impossibilité de cuisiner, de dormir dans son lit, de s’asseoir) ; si un espace est dégagé, c’est uniquement grâce à l’intervention de tiers (proches ou autorités)
- un retentissement fonctionnel majeur : l’accumulation entraîne une détresse profonde ou altère le fonctionnement social, familial ou professionnel, mettant parfois en danger la sécurité et la santé de l’individu (risques d’incendie, d’insalubrité ou de chutes)
Collectionneur ou syllogomane : quelle différence ?
Le comportement du collectionneur est organisé, systématique et passionné. Les objets ont une cohérence entre eux. Surtout, une collection saine ne génère ni encombrement des pièces de vie active, ni détresse psychologique, ni altération de la qualité de vie, contrairement à la syllogomanie.
Syllogomanie et syndrome de Diogène : ne pas confondre
Il est très fréquent de confondre la thésaurisation pathologique et le syndrome de Diogène. Pourtant, sur le plan clinique, il s’agit de deux réalités bien distinctes.
- dans la thésaurisation pathologique (syllogomanie) : le patient accumule des objets par attachement sentimental, peur de gaspiller ou utilité future ; il conserve ses objets de façon très active et délibérée ; même si le désordre est massif, le patient conserve généralement une hygiène corporelle normale et est conscient de la dégradation de son intérieur, ce qui engendre souvent de la honte et de l’isolement
- dans le syndrome de Diogène : la dynamique est plus globale ; ce syndrome comportemental, souvent rencontré chez les personnes âgées, associe une négligence extrême de l’hygiène corporelle et de l’habitat, un effondrement des normes sociales et un retrait massif, une anosognosie complète où la personne nie l’insalubrité et refuse toute aide, ainsi qu’une accumulation passive de détritus ou de nourriture en décomposition, sans attachement affectif ; il est fréquemment secondaire à une pathologie neurodégénérative ou à une psychose chronique
TOC d’accumulation ou syllogomanie pure
Une autre distinction psychiatrique essentielle concerne le lien avec le trouble obsessionnel-compulsif. Dans environ 20 % des cas, la thésaurisation coexiste avec un TOC classique. Mais comment savoir si l’accumulation est un symptôme de TOC ou un trouble autonome ?
- l’accumulation liée au TOC : elle n’est pas un plaisir mais la conséquence directe d’une obsession pénible ; par exemple, garder tous ses vieux reçus de carte bancaire par peur superstitieuse qu’un malheur n’arrive à ses enfants, ou refuser de jeter des emballages par peur qu’ils soient contaminés ; ces personnes accumulent plus fréquemment des objets jugés bizarres ou insalubres, ce qui est extrêmement rare dans la syllogomanie pure
- la thésaurisation pathologique autonome : l’accumulation est motivée par un intérêt direct pour l’objet, un sentiment de confort à sa possession, et la détresse est uniquement liée à l’acte de s’en débarrasser
Quelques chiffres clés
La syllogomanie n’est pas un simple trait de caractère. C’est un trouble psychiatrique documenté à l’échelle mondiale.
- combien de personnes sont touchées : les enquêtes en population générale estiment que la syllogomanie cliniquement significative touche environ 2 % à 6 % de la population aux États-Unis et en Europe
- qui est concerné : bien que les femmes soient plus nombreuses à consulter spontanément, les études épidémiologiques montrent que le trouble affecte autant, voire plus, les hommes
- à quel âge cela commence-t-il : c’est un trouble à évolution très lente ; les premiers symptômes émergent généralement dès l’enfance ou l’adolescence, entre 11 et 15 ans ; ils commencent à perturber le quotidien vers la vingtaine, et l’altération fonctionnelle devient majeure vers la trentaine ou la quarantaine, ce qui explique que les personnes qui entrent en thérapie ont généralement la cinquantaine passée
- une forte composante familiale : environ 50 % des personnes atteintes ont un parent du premier degré qui souffre également d’un trouble d’accumulation, avec une part d’héritabilité génétique estimée à 50 %
Diagnostiquer son degré de conscience (l’insight)
Le DSM-5 met l’accent sur le degré de prise de conscience du patient, qui est le principal facteur de réussite d’une prise en charge :
- insight bon ou acceptable : le patient reconnaît que ses comportements d’accumulation posent problème et rendent sa maison dangereuse ou insalubre
- insight faible : le patient est la plupart du temps convaincu que l’accumulation ne pose pas de problème, malgré les preuves évidentes du contraire (impossibilité d’utiliser les pièces, plaintes des voisins)
- insight absent, avec des croyances délirantes : la personne est totalement convaincue qu’il n’y a aucun problème et que son mode de vie est parfaitement sûr et adapté ; elle peut réagir avec une colère ou une détresse extrêmement violente si un proche tente de toucher à ses affaires
Des attentes réalistes sur la prise en charge
La syllogomanie est un trouble chronique et particulièrement difficile à soigner si l’on s’y prend de la mauvaise manière.
- l’erreur du déblayage forcé : vider de force le logement d’un patient syllogomane sans son accord est un traumatisme psychologique majeur qui équivaut à une agression ; sans prise en charge thérapeutique de l’attachement anxieux aux objets, le patient va de nouveau accumuler de façon encore plus intense et rapide, tout en rompant définitivement le lien de confiance avec ses proches
- la thérapie comportementale et cognitive : c’est le traitement psychologique de référence ; le thérapeute travaille très progressivement avec le patient sur son processus de décision (apprendre à trier), sur la tolérance à l’anxiété de séparation d’avec l’objet, et organise des séances d’exposition active et progressive de tri au domicile
- le traitement des comorbidités : la syllogomanie s’accompagne dans plus de 75 % des cas d’un autre trouble psychiatrique, principalement un trouble dépressif caractérisé (plus de 50 % des cas), mais aussi de l’anxiété sociale ou généralisée ; traiter ces comorbidités par une prise en charge globale, médicamenteuse ou psychothérapeutique, est souvent la clé pour redonner au patient l’élan d’agir
Si un membre de votre famille souffre de thésaurisation pathologique, ne le jugez pas et ne nettoyez pas en secret. Encouragez-le à consulter un psychiatre ou un psychologue clinicien formé aux thérapies comportementales. C’est en dénouant patiemment le lien anxieux à l’objet qu’il pourra, petit à petit, retrouver de l’espace pour vivre.
Bibliographie scientifique
- Pertusa, A., Frost, R. O., & Mataix-Cols, D. (2010) — Refining the diagnostic boundaries of compulsive hoarding: a critical review.
- Frost, R. O., & Hartl, T. L. (1996) — A cognitive-behavioral model of compulsive hoarding.
- Mataix-Cols, D., Frost, R. O., Pertusa, A., et al. (2010) — Hoarding disorder: a new diagnosis for DSM-V?
- Tolin, D. F., Meunier, S. A., Frost, R. O., & Steketee, G. (2010) — Course of compulsive hoarding and its relationship to life events.
- Nordsletten, A. E., & Mataix-Cols, D. (2012) — Hoarding versus collecting: where does pathology diverge from play?
- Grisham, J. R., Frost, R. O., Steketee, G., et al. (2006) — Age of onset of compulsive hoarding.
Consultation au cabinet à Toulon
Le Dr Christophe Dufour reçoit à Toulon les patients concernés par toc d’accumulation (syllogomanie) pour un premier temps d’évaluation clinique et un accompagnement individualisé, en lien si besoin avec les autres professionnels de santé impliqués dans le suivi.
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