Troubles du sommeil
Somnambulisme
Le somnambulisme est une sous-catégorie des troubles de l’éveil en sommeil non paradoxal selon le DSM-5 : un réveil incomplet où des morceaux d’éveil et de sommeil coexistent, avec déambulation et amnésie de l’épisode.
Le réveil mystérieux de Léa
Imaginez que vous vous réveilliez un matin avec des égratignures sur les bras, de la terre sous les pieds, et que vous découvriez votre cuisine sens dessus dessous. Pour Léa, une étudiante de 22 ans, ce réveil mystérieux est le début d’un véritable cauchemar éveillé. Son conjoint lui raconte alors une scène surréaliste : au milieu de la nuit, Léa s’est levée, a ouvert des placards, a sorti un paquet de céréales et a commencé à manger mécaniquement, les yeux grands ouverts, mais le regard totalement vide et inexpressif. Lorsqu’il a tenté de lui parler, elle n’a émis que des marmonnements incompréhensibles avant de retourner se coucher docilement. Léa n’a absolument aucun souvenir de cet épisode. Son esprit était profondément endormi, mais son corps, lui, était en pleine action.
Le somnambulisme est l’un des troubles du sommeil les plus fascinants et les plus mal compris de la médecine. Souvent tourné en dérision dans la culture populaire, il s’agit pourtant d’une véritable pathologie psychiatrique et neurologique.
Qu’est-ce que le somnambulisme selon le DSM-5 ?
Le somnambulisme n’est pas une maladie isolée, mais une sous-catégorie officielle des troubles de l’éveil en sommeil non paradoxal (N-REM) selon le DSM-5. Le sommeil n’est pas un état homogène : il est composé de différents cycles, dont le sommeil paradoxal (le moment des rêves construits) et le sommeil non paradoxal (qui comprend le sommeil lent profond). Le somnambulisme est un état de transition anormal, un réveil incomplet où des morceaux d’éveil et de sommeil coexistent dans le cerveau. Le sommeil n’est donc pas un phénomène global qui accapare toujours la totalité du cerveau.
Pour poser un diagnostic clinique de somnambulisme, plusieurs critères précis doivent être réunis :
- des épisodes répétés : la personne quitte son lit et déambule pendant son sommeil, le plus souvent durant le premier tiers de la nuit, période où le sommeil lent profond est le plus abondant
- un comportement caractéristique : durant l’épisode, le sujet a un visage inexpressif, le regard fixe et vitreux, et ne réagit pas ou très peu aux tentatives de son entourage pour communiquer avec lui ; il est extrêmement difficile à réveiller
- l’amnésie de l’épisode : au réveil, pendant la crise ou le lendemain matin, la personne ne garde aucun souvenir, ou seulement un souvenir très fragmentaire, de ce qu’elle a fait
- une récupération rapide : si le sujet est réveillé, il peut présenter une brève période de confusion ou de désorientation, appelée inertie ou ivresse du sommeil, mais ses fonctions cognitives et son comportement redeviennent rapidement tout à fait normaux
- un retentissement fonctionnel : les épisodes doivent être à l’origine d’une détresse significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou familial
Les comportements somnambuliques : du geste simple aux formes spécialisées
Les épisodes durent généralement de quelques minutes à une demi-heure, bien qu’ils puissent parfois s’étendre au-delà. La variété des comportements observés est immense :
- les gestes de routine, les plus fréquents : le somnambule commence souvent par s’asseoir dans son lit, regarde autour de lui, tripote la couverture ou ses draps, puis peut se lever, ouvrir des placards, se déplacer dans la maison, utiliser la salle de bain ou parler
- les actions complexes : bien que les gestes soient souvent routiniers, certains patients effectuent des tâches plus élaborées, déverrouiller des portes, sortir du bâtiment, voire dans des cas exceptionnels conduire une automobile
- le danger de l’analgésie relative : le sommeil profond s’accompagne d’une perte relative de la sensibilité à la douleur ; un somnambule peut se blesser gravement, coupures, chutes, brûlures, au cours de sa déambulation sans s’en rendre compte, ne découvrant ses blessures qu’au réveil
Deux formes spécialisées particulièrement invalidantes
Le DSM-5 identifie deux sous-types cliniques importants qui nécessitent une attention particulière :
- le somnambulisme avec alimentation liée au sommeil : le patient prépare et consomme de la nourriture de manière totalement inconsciente, avec des risques graves possibles, prise de poids incontrôlée, mauvais contrôle d’un diabète, brûlures lors de la préparation, ingestion de produits toxiques ou non comestibles
- le somnambulisme avec comportement sexuel (sexsomnie) : caractérisé par des activités sexuelles complexes, caresses, masturbation, tentatives de rapports, survenant pendant le sommeil sans aucune conscience vigile ; ce trouble, plus fréquent chez les hommes, engendre souvent une immense détresse, des tensions interpersonnelles majeures et peut parfois avoir de graves implications médico-légales
Épidémiologie et facteurs de risque : qui est touché ?
Le somnambulisme est avant tout un trouble du développement de l’enfance. Entre 10 % et 30 % des enfants feront au moins un épisode de somnambulisme au cours de leur vie, et 2 % à 3 % en présentent de manière fréquente. Chez l’enfant, le trouble est plus fréquent chez les filles. Les crises diminuent naturellement en fréquence avec l’âge et disparaissent généralement à l’adolescence.
Chez l’adulte, le somnambulisme fréquent est beaucoup plus rare, touchant entre 1 % et 5 % de la population générale. Fait notable, à l’âge adulte, le trouble devient plus prévalent chez les hommes. L’apparition d’un somnambulisme chez un adulte qui n’en a jamais souffert durant son enfance est un signal d’alerte clinique : elle impose de rechercher systématiquement une cause médicale sous-jacente, telle qu’une apnée obstructive du sommeil, des crises d’épilepsie nocturnes, ou un effet secondaire de médicament.
Le somnambulisme repose sur une double vulnérabilité, génétique et environnementale. Jusqu’à 80 % des somnambules ont des antécédents familiaux de somnambulisme ou de terreurs nocturnes ; si les deux parents en souffrent, le risque de transmission à la descendance atteint 60 %. Les facteurs environnementaux déclencheurs sont tout ce qui fragmente le sommeil ou augmente la quantité de sommeil lent profond : la privation de sommeil, la fatigue physique, le stress émotionnel, la fièvre surtout chez l’enfant, des horaires de sommeil irréguliers, la consommation d’alcool ou l’utilisation de sédatifs.
Diagnostics différentiels : ne pas confondre le somnambulisme avec…
Pour s’auto-évaluer efficacement et consulter avec des attentes réalistes, il est crucial de distinguer le somnambulisme d’autres phénomènes nocturnes :
- les cauchemars : contrairement au somnambule, une personne qui se réveille après un cauchemar s’éveille facilement et complètement, elle est immédiatement orientée, n’est pas confuse, et se rappelle très bien d’un rêve détaillé ; les cauchemars surviennent en sommeil paradoxal, en seconde moitié de nuit, tandis que le somnambulisme naît en sommeil lent profond, en début de nuit
- le trouble du comportement en sommeil paradoxal : souvent confondu avec le somnambulisme car le patient s’agite et semble « agir ses rêves », mais il survient en sommeil paradoxal ; le patient se réveille très facilement, n’est pas confus et a un souvenir extrêmement précis et vif de son rêve, souvent un rêve d’agression ou de fuite ; ce trouble touche principalement les hommes de plus de 50 ans et constitue un marqueur précoce très fort de maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson
- l’apnée obstructive du sommeil : les pauses respiratoires nocturnes provoquent des micro-réveils brutaux qui peuvent s’accompagner d’éveils confusionnels et d’amnésie ; parfois, l’apnée du sommeil agit comme le déclencheur direct d’un épisode de somnambulisme ; le diagnostic d’exclusion se fait grâce à une polysomnographie en laboratoire de sommeil
- les attaques de panique nocturnes : elles provoquent un éveil soudain avec une sensation de terreur intense et des palpitations, mais le patient se réveille complètement et instantanément, sans aucune amnésie, sans confusion mentale et sans manifester d’activité motrice complexe dans sa chambre
- la fugue dissociative nocturne : très difficile à différencier à première vue, elle débute toujours à partir d’un état de veille bien défini au cours de la nuit, et non brutalement depuis le sommeil profond
- le somnambulisme induit par les médicaments : certains somnifères, comme le zolpidem ou d’autres hypnotiques sédatifs, des antidépresseurs ou des neuroleptiques peuvent induire des comportements complexes nocturnes très similaires, qui disparaissent à l’arrêt du traitement
Quelle prise en charge pour retrouver un sommeil serein ?
Si vous ou votre enfant souffrez de somnambulisme, la première étape est de consulter un médecin généraliste ou un spécialiste du sommeil (neurologue ou psychiatre) pour écarter toute cause secondaire, comme l’apnée ou un médicament déclencheur, et évaluer d’éventuelles comorbidités anxieuses ou dépressives.
Voici les axes de prise en charge réalistes et efficaces.
Sécuriser absolument l’environnement, la priorité
La majorité des blessures en somnambulisme surviennent par accident ou lors de tentatives de fuite face à une menace perçue. Il est donc impératif de :
- verrouiller solidement les portes d’entrée et les fenêtres
- retirer les objets tranchants, fragiles ou dangereux de la chambre et des couloirs
- éviter les lits superposés pour les enfants
- installer des alarmes de sol ou de porte qui émettent un signal sonore pour réveiller doucement le sujet ou alerter ses proches s’il quitte son lit
Adopter une hygiène de sommeil irréprochable
La privation de sommeil étant le principal carburant du somnambulisme, il est essentiel de :
- maintenir des horaires de coucher et de lever très réguliers, même le week-end
- veiller à dormir un nombre d’heures suffisant pour éliminer la dette de sommeil
- éviter l’alcool et la caféine le soir, car ils fragmentent le sommeil et perturbent sa structure naturelle
La réassurance et la psychoéducation
Chez l’enfant, l’évolution est très favorable et le trouble disparaît spontanément dans la grande majorité des cas. Expliquer la nature bénigne du trouble aux parents permet d’apaiser l’angoisse familiale. Une règle d’or pour l’entourage : s’il n’est pas dangereux de réveiller un somnambule, contrairement à la légende urbaine, il est souvent très difficile de le faire et cela peut générer une confusion ou une réaction de peur. Il est préférable de le raccompagner doucement et calmement vers son lit, en lui parlant à voix basse, sans chercher à le réveiller de force.
Bibliographie scientifique
- Ohayon M.M., et al. (1999) — Night terrors, sleepwalking, and confusional arousal in the general population: their frequency and relationship to other sleep and mental disorders.
- Ohayon M.M., et al. (2012) — Prevalence and comorbidity of nocturnal wandering in the US adult general population.
- Zadra A., et al. (2008) — Polysomnographic diagnosis of sleepwalking: effects of sleep deprivation.
- Schenck C.H., et al. (1989) — A polysomnographic and clinical report on sleep-related injury in 100 adult patients.
- Schenck C.H., & Mahowald M.W. (1994) — Review of nocturnal sleep-related eating disorders.
- Bornemann M.A., et al. (2006) — Parasomnias: clinical features and forensic implications.
Consultation au cabinet à Toulon
Le Dr Christophe Dufour reçoit à Toulon les patients concernés par somnambulisme pour un premier temps d’évaluation clinique et un accompagnement individualisé, en lien si besoin avec les autres professionnels de santé impliqués dans le suivi.
Prendre rendez-vous sur Doctolib